Aude INAUDI et Pierre BARBAGELATA

Maître de conférences en SIC, GRESEC (Université Grenoble Alpes)

Doctorant en SIC, I3M (Université Nice Sophia Antipolis/Université de Toulon) / Directeur du CANOPE du Var

Digital native ? Ou comment légitimer un discours clivant

Vendredi 12 juin 2015 / 9h00-9h45 / Discutant : Manuel DUPUY-SALLE, Maître de conférences en SIC, ELICO (Université Lumière Lyon 2)

A partir d’une étude de discours et d’observations de terrain, les a priori socio-culturels sous-tendus aujourd’hui par l’expression digital natives ou natifs du numérique pour qualifier les adolescents sont questionnés.

Popularisée en 2001 sous la plume de Marc Prensky (Prensky, 2001), écrivain et concepteur de jeux vidéo, elle désigne les jeunes qui « immergés dès la naissance dans un environnement numérique » sont à l’aise avec ces outils et les utilisent quotidiennement. Ce faisant, ils pensent, lisent, traitent l’information selon des logiques qui leur sont propres. Depuis, l’expression a fait flores tant dans les médias et le discours des politiques que dans le domaine de la recherche scientifique.

Nous nous intéressons plus particulièrement aux discours et aux actions du monde éducatif et de la recherche (en sciences de l’éducation et en SIC, entre autres), critiquant les évidences ou encore les “impostures” (Merzeau, 2011). Ces discours retiennent de la qualification digital natives, l’appétence au numérique, l’aisance à l’usage, mais mettent en doute la capacité réflexive des jeunes et leur aptitude à faire un usage raisonné de cet environnement numérique. Il s’agit bien de la question de la « compatibilité entre pratiques culturelles et outils médiatiques émergents » (Meyer, 2009).

Quel serait alors cet intérêt de convoquer cette catégorisation tout en la critiquant ?

Notre hypothèse est que l’utilisation critique de cette catégorisation introduit un clivage entre la culture d’adultes « sachant » et celle d’adolescents dits consommateurs du numérique alors que ces technologies affirment favoriser des usages individualisés, intuitifs et trans-générationnels. Nous envisageons même qu’elle est un handicap pour former des jeunes considérés comme non- « naturellement compétents » (Delamotte et Cordier, 2014) dans un domaine qu’ils pratiquent pourtant au quotidien. A moins de considérer que cette catégorisation et son a priori socio-culturel participe à légitimer le rôle de médiateurs tiers, professeurs-documentalistes, bibliothécaires, qui seraient de ce fait les seuls experts de ce domaine.

Nous mobilisons les cadres théoriques de l’impensé informatique (Robert, 2012) et de l’analyse sémio-politique (Souchier 2003, Inaudi, 2008) pour tester les fondements de notre hypothèse à partir du terrain choisi, celui de l’éducation et de la lecture publique. En effet, c’est là que se concrétisent les interactions les plus significatives entre des formateurs-médiateurs, lettrés, attachés à la transmission d’une culture humaniste et des adolescents placés explicitement dans des situations d’apprentissage où l’ambition est de mobiliser le numérique tout à la fois comme moyen et comme objectif.

Lors d’une première phase d’étude (2013-2014), nous avons relevé dans différentes situations de médiation (formation, médiatisation, diffusion) mobilisant le numérique, des difficultés, tant pour les médiateurs à parvenir à leurs objectifs que pour les adolescents à faire leur la démarche proposée, les savoirs ou les compétences visées. En analysant les discours d’accompagnement d’institutions et d’acteurs porte-parole, nous avons relevé une série d’assertions concordantes avec nos hypothèses.

Nous avons décidé, dans un deuxième temps (sept. 2014-mars 2015), de mettre en place un protocole d’étude basé sur l’observation en situation, le focus group et l’entretien semi-directif. Cette approche qualitative nous permet de prendre en compte les comportements et les points de vue des différents acteurs (élèves-usagers adolescents, leurs enseignants, les bibliothécaires) impliqués dans des activités dont l’objectif est l’acquisition d’une culture humaniste par le biais du numérique.

À partir des premiers résultats relevés, nous notons que l’approche critique de la catégorie digital natives, place l’adulte dans une posture dominante dans ce domaine du numérique où il n’est pourtant pas toujours le plus à l’aise. L’élève se retrouve dès lors dans une relation qui tend à nier ses propres compétences et savoir-faire.

Nous nous interrogeons sur la pertinence de maintenir un clivage artificiel entre ces adolescents natifs du numérique et les autres. Même dans le cas d’une posture critique, catégoriser s’insère dans un système de représentation et de hiérarchisation dont il semble difficile de s’abstraire.

Les auteur.e.s :

Aude INAUDI

Maître de conférences en sciences de l’information et de la communication, Aude INAUDI est chercheuse au GRESEC (Université Grenoble Alpes). Ses recherches portent sur les enjeux communicationnels, organisationnels et politiques des médiations techniques et humaines. Elle travaille en particulier à une approche critique du numérique dans les domaines de l’éducation, de la documentation et des bibliothèques.

Barbagelata, P., Inaudi, A., Pelissier, M. (2014). “Le numérique vecteur d’un renouveau des pratiques de lecture : leurre ou opportunité ?”, Études de communication, n°43
Inaudi, A., Liautard, D. (2010). De l’intérêt d’interroger les usages des ENT du point de vue de la médiation. Etude du dispositif CORRELYCE, Catalogue Ouvert Régional de Ressources Editoriales pour les Lycées. Les Enjeux de l’information et de la communication, Dossier 2010, 26-42.
Barbagelata, P., Inaudi, A. Communication : « Les plates-formes de prêts à destination des bibliothèques publiques » lors du séminaire Ebook – Pratiques et usages d’écrans : « Les plateformes de diffusion du livre numérique : qualifier les médiations », 8 déc. 2014
 Inaudi, A., Barbagelata, P. Communication : « Adolescents, lecture et numérique : une belle histoire à portée de clic, pour un déclic ? » lors de la journée d’études « Le devenir de la lecture des jeunes : la bibliothèque comme observatoire », organisée par l’ENSSIB et le Centre National de Littérature pour la Jeunesse-Joie par les Livres : BNF, 04 déc. 2014

Pierre BARBAGELATA

Pierre Barbagelata est doctorant en sciences de l’information et de la communication au Laboratoire I3M (Université Nice Sophia Antipolis/Université de Toulon). Sa recherche s’intéresse à la place des usagers dans les processus d’innovation et leurs entrelacs communicationnels. Directeur du CANOPE/CDDP du Var, il est plus particulièrement impliqué dans la formation et l’accompagnement aux usages du Numérique à l’école.

Barbagelata, P., Inaudi, A., Pelissier, M. (2014). “Le numérique vecteur d’un renouveau des pratiques de lecture : leurre ou opportunité ?”, Études de communication, n°43
Barbagelata, P., Inaudi, A. Communication : « Les plates-formes de prêts à destination des bibliothèques publiques » lors du séminaire Ebook – Pratiques et usages d’écrans : « Les plateformes de diffusion du livre numérique : qualifier les médiations », 8 déc. 2014
Inaudi, A., Barbagelata, P. Communication : « Adolescents, lecture et numérique : une belle histoire à portée de clic, pour un déclic ? » lors de la journée d’études « Le devenir de la lecture des jeunes : la bibliothèque comme observatoire », organisée par l’ENSSIB et le Centre National de Littérature pour la Jeunesse-Joie par les Livres : BNF, 04 déc. 2014
Inaudi, A., Barbagelata, P. Communication affichée : « Livres, mobilité et numérique une culture entre rupture et continuité » lors de la conférence nationale « Cultures numériques, éducation aux médias et à l’information », – Institut Français de l’Education, 21-22 mai 2013