Chloé LANGEARD

Maître de conférences en sociologie, GRANEM – TEPP (Université d’Angers)

Public(s) hors les murs et hors scène : des publics qui ne comptent pas !

Jeudi 11 juin 2015 / 17h15-18h00 / Discutante : Léonor GRASER, Docteure en sociologie, CERLIS (Université Paris 3/Université Paris 5/CNRS)

A travers cette communication, nous entendons porter un regard critique sur la catégorie de public(s). « Objet de débat idéologique et lieu de passions publiques » (Fabiani, 2002), la question des publics s’est imposée à aux professionnels de la culture et aux collectivités qui les financent comme une question centrale. En effet, la question de la démocratisation de la culture reste le principal fondement légitimant, depuis les années 1960, la mise en œuvre d’une politique publique de la culture en France. Qu’il s’agisse de la formation d’un public par rapport à tel ou tel art (théâtre, musique, cinéma, lecture, etc.) ou de sa production par les institutions culturelles, la « conquête de nouveaux publics », la « diversification des publics », leur « fidélisation » ou encore leur « renouvellement » font l’objet de toute les attentions. Ils conduisent à une focalisation sur les taux de fréquentation/les taux de pratique ramenés aux diverses catégories sociales, la question de l’inégal accès à la culture demeurant centrale dans les discours qui légitiment l’existence d’une politique culturelle. Si les questionnements les plus récents tentent de sortir d’une dichotomie public/non-public (Ancel et Pessin, 2004) et si ce non-public dont parlait Jeanson (1973) s’est vu requalifié en sous-catégorie de « publics empêchés » (handicapés, hospitalisés, incarcérés), « publics éloignés » (ruraux, exclus, enfants, personnes âgées,…) – nouvelles cibles de l’évaluation – il n’en reste pas moins que le public est toujours envisagé comme une abstraction comptable, tant du côté des chercheurs que des professionnels et des décideurs publics. Il en résulte que les principales grandes études quantitatives portant sur les publics ne s’intéressent au final qu’à la fréquentation des salles mesurée à l’aune du nombre d’entrées (Donnat, 1992). L’échec déclaré de la démocratisation culturelle (Donnat et Cogneau, 1990) provient directement de la convocation de ces statistiques sur les pratiques culturelles, lesquelles alimentent « les polémiques sur l’opportunité d’une politique culturelle » (Dubois, 2003).

De plus en plus, les études s’efforcent de concevoir le public comme se conjuguant au pluriel, tout en retenant que parler des publics renvoie à des entités composites où chaque récepteur individuel se caractérise par des « horizons d’attentes » (Fabiani, 2002) singuliers et mouvants. Mais les publics restent ici définis par les dispositifs de représentation/d’exposition qui les forment selon une « configuration de rôles » dans laquelle les individus s’engagent « en tant que particuliers » (Quéré, 2003, p.129) par rapport à une œuvre ou encore dans un rôle (Azam, 2004). Or, cette conception retient une définition minimale du public et du lieu en reléguant le premier à son rôle de spectateur/visiteur et le second à son rôle de diffuseur. Quant aux études plus qualitatives, elles se focalisent sur la réception et l’expérience esthétique du spectateur/visiteur.

Pourtant, les lieux de diffusion sont aujourd’hui conçus comme des espaces multifonctionnels, d’une part ; appelés à développer des actions hors les murs, intégrées dans des projets de territoire, d’autre part. Ce mouvement général correspond au désir de désacraliser l’art et la culture et d’aller vers/accueillir de nouveaux publics. Il en résulte que la catégorie des publics se voit élargit à celle d’usager, voire d’habitant ou encore de citoyen. De ce point de vue, les publics ne sont plus seulement cette « communauté éphémère » (Cefaï, Pasquier, 2003), construite par une représentation/exposition. En effet, bien des individus peuvent fréquenter un lieu de diffusion sans jamais se constituer en publics d’une œuvre. Et dans les dispositifs menés hors les murs, ces derniers s’individualisent et construisent sur de nouvelles bases leur relation à ces lieux de diffusion, aux œuvres, transformant en retour le rapport de ces lieux et de leurs œuvres à leurs publics. Ces formes d’interventions artistiques ne sont plus seulement pensées « pour » un public  mais « avec » les habitants. Comment les équipements se saisissent-ils de ces usagers du lieu dont la motivation première ne réside pas dans la consommation culturelle ? Rendus invisibles par la statistique publique et les évaluations qui s’imposent à ces lieux de diffusion, est-ce à dire que ces publics n’existent pas, qu’ils ne vivent aucune expérience dans le lieu et hors du lieu ?

Cette communication entend déconstruire la catégorie de(s) public(s) et poser autrement la question de la démocratisation de la culture. En effet, l’hypothèse retenue est que la catégorie des publics d’un équipement culturel ne se résume pas à celle de spectateurs. Nous montrerons au final que les frontières entre les diverses catégories mobilisées – publics, habitants, usagers, citoyens – ne sont pas aussi imperméables qu’on pourrait le penser et invitent à reconsidérer l’évaluation des équipements culturels telle qu’elle est pratiquée aujourd’hui.

Cette communication prend appui sur 5 monographies de lieux de diffusion de spectacle vivant en Région Aquitaine et Pays de la Loire (une scène conventionnée, deux Centres dramatiques Nationaux, deux théâtres indépendants). A ce titre, seront principalement mobilisés les observations réalisées in situ et les 124 entretiens menés auprès des publics de ces lieux qu’ils soient spectateurs, habitants, acteurs des territoires. A cela s’ajoute plusieurs interventions sociologiques menées avec les équipes professionnelles des lieux sur leurs publics.

ANCEL, P. et PESSIN, A. (dir.). 2004. Les non-publics : les arts en réceptions, Paris, l’Harmattan.
AZAM, M. 2004. « La pluralité des rapports à l’art : être plus ou moins public », in ANCEL, P. et PESSIN, A. (dir.). 2004. Les non-publics : les arts en réceptions, Paris, l’Harmattan, p. 67-83.
CEFAÏ, D., PASQUIER, D. (dir.). 2003. Les sens du public, Paris, PUF.
DONNAT, O., COGNEAU, D. 1990. Les pratiques culturelles des Français, Paris, La Découverte.
DONNAT, O. 1992.
DUBOIS, V. 2003. « La statistique culturelle au ministère de la Culture, de la croyance à la mauvaise conscience », in DONNAT, O., Le(s) public(s) de la culture, volume II, Paris, Presses de Sciences Po, 2003, p. 25-32.
FABIANI, J.-L. 2002. « le public et sa légende », in ETHIS E. (dir.), Avignon, le public réinventé. Le festival sous le regard des sciences sociales, La documentation Française.
JEANSON, F. 1973. L’action culturelle dans la cité, Paris, Le Seuil.
QUERE, L. 2003. « Le public comme forme et comme modalité d’expérience », in CEFAÏ, D., PASQUIER, D. (dir.). Les sens du public, Paris, PUF.

L’auteure :

Après avoir soutenu une thèse de doctorat en 2007 à l’Université Bordeaux 2 sur le conflit des intermittents du spectacle, Chloé Langeard obtient une double qualification aux fonctions de maître de conférences en Science politique (section 04) et Sociologie/Démographie (section 19) en 2008. En 2013, elle publie l’ouvrage Les intermittents en scènes. Travail, action collective et engagement individuel aux Presses Universitaires de Rennes. Ses thématiques de recherches portent sur le travail et l’emploi dans le secteur artistique et culturel, les politiques publiques de la culture, l’expérience des publics et l’évaluation des lieux de diffusion de spectacle vivant (par les artistes, les publics, les acteurs politico-administratifs et les professionnels du spectacle). Elle a intégré en 2011 le programme de recherche Valeurs et utilités de la culture (http://www.projet-valeurs.org) financé par le Conseil Régional des Pays de la Loire dans le cadre de ses appels à projet recherche. Actuellement, elle travaille sur les projets artistiques et culturels dans les établissements de santé, dans le cadre d’une recherche financée par le Conseil régional d’Aquitaine, coordonné par Françoise Liot (Centre Emile Durkheim (UMR 5116). Elle coordonne aussi un programme de recherche intitulé CADR’ART, labellisé par la MSH Ange Guépin (USR CNRS 3491) portant sur l’analyse des métiers cadres dans le secteur des arts du spectacle. Parallèlement, elle mène une activité d’expertise dans le secteur artistique et culturel auprès des collectivités territoriales sur les thématiques de l’évaluation et des nouveaux enjeux liés à l’Art dans l’espace public. Elle intervient également au sein de réseaux professionnels nationaux et internationaux et écrit au sein de revues professionnelles spécialisées dans les arts du spectacle.

Publications scientifiques récentes
Langeard C., Liot F., Rui S., « Les publics : unités de mesure statistique ou acteurs de l’évaluation ? », in Mespoulet M. (dir.), Usages des chiffres dans l’action publique territoriale, PUR, 2015 (à paraître).
– Langeard C., Les intermittents en scènes. Travail, action collective et engagement individuel, PUR, Rennes, 2013.
– Langeard C., Liot F, Rui S., « Les professionnels du spectacle vivant face à l’évaluation. Des effets de la mesure sur les représentations et les identités », in Alaluf M., Desmarez P. et Stroobants M., Mesures et démesures du travail, Editions de l’université de Bruxelles, 2012, p. 167-176.
Publications dans des revues professionnelles
– Langeard C., « Quand la culture est intégrée à un projet de territoire… », Les cahiers de l’évaluation, ville de Nantes, novembre 2014, p. 7.
– Langeard C., « L’évaluation de l’action publique dans le secteur artistique et culturel : pour un changement d’échelles et de mesures », La Scène, Hors-série, novembre 2014, p. 47-49.
– Langeard C., Liot F., Rui S., « L’évaluation débordée par l’expérience artistique et culturelle », La Scène, n° 72, 2014, p.46-48.
– Langeard C., « Le mouvement des intermittents du spectacle : exception culturelle ou modèle social ? », numéro spécial de l’Observatoire des politiques culturelles sur le métier d’artiste, n°44, été 2014, p. 30-33
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