Eszter HORVÁTH

Docteure en philosophie, LLCP (Université Paris 8 – Vincennes-St Denis) / Francia Kapcsolat (Université Pázmány Péter, Budapest)

L’imposture du catégorisme

Jeudi 11 juin 2015 / 9h45-10h30 / Discutant : Julien PÉQUIGNOT, Docteur en SIC et postdoctorant au Labex ICCA, CEISME (Université Sorbonne Nouvelle – Paris 3)

« Aux temps modernes succède le temps des choses » annonce Jean-Luc Nancy dans La pensée dérobée. Aux temps modernes, c’est-à-dire aux temps du sujet de Descartes au vingtième siècle, succèderait le temps des choses qui commence à prendre forme de nos jours dans la philosophie. La pensée semble ne pas tenir à se réfléchir en sujet pensant (qui s’abîme dans ses fonds métaphysiques), elle tend plutôt à passer à l’évidence du monde des choses, comme à sa propre évidence : pensée qui se montre en toute franchise, se débarrassant de ses artifices métaphysiques, épistémologiques, phénoménologiques, ou autre. Franchement, elle prétend franchir ses limites.

On plonge désormais dans la contingence, la facticité, factualité – dans une « science » haptique, expérimentale, qui donc fait expérience de son non-savoir, á la limite une science-fiction, dans le sens que Deleuze lui a accordé. « On n’écrit qu’à la pointe de son savoir, á cette pointe extrême qui sépare notre savoir et notre ignorance, et qui fait passer l’un dans l’autre. C’est seulement de cette façon qu’on est déterminé á écrire », affirme Deleuze dans Différence et Répétition. C’est ainsi que la pensée devient créative, et la philosophie créatrice des concepts. Ce qui n’empêche pas une pensée réaliste ou matérialiste, voire empiriste – les catégories s’entremêlent ici. « Tel est le secret de l’empirisme. L’empirisme n’est nullement une réaction contre les concepts, ni un simple appel á l’expérience vécue. Il entreprend au contraire la plus folle création de concepts qu’on n’ait jamais vue ou entendue. L’empirisme, c’est le mysticisme du concept, et son mathématisme. Mais précisément il traite le concept comme l’objet d’une rencontre, comme un ici-maintenant, ou plutôt comme un Erewhon d’où sortent, inépuisables, les « ici » et les « maintenant » toujours nouveaux, autrement distribués».

Ainsi naissent les objets – de la pensée, dans la pensée, par la pensée : ce sont des objets pensées, des objets-pensées, créations de la pensée. Les catégories en font partie.

Ma proposition s’alignerait sur le troisième axe thématique du colloque, questionnant la catégorisation comme processus d’objectivation, la construction de quelque chose qui aura une fonction, notamment celle d’organiser un champ de pensée. Je propose d’examiner le devenir et le fonctionnement des catégories prenant comme exemple celles que la philosophie se donne afin d’établir ses propres limites, afin de se délimiter et de se déterminer. L’exemple sera celui des « -ismes », des courants de la pensée se déterminant comme tels, leur possibilités et (im)possibilités attestées par la rencontre des idées qui communiquent sans limites.

Notre point de départ sera la déconstruction, la pensée refusant tout « déconstructionisme », tenant á suspendre toute tentative de clôture de la pensée (de définition, détermination, identification comme tel ou tel ensemble d’idées, méthodes, styles). On pourrait lire la déconstruction comme tentative de suspendre toute catégorisation. Pourtant, la rencontre avec la philosophie de Jean-Luc Nancy conduit Derrida á s’écarter de sa postérité, il introduit la catégorie de la « post-déconstruction », qui passerait de la suspension derridienne á une certaine renaissance des sujets/objets classiques de la philosophie. Derrida parle d’un « réalisme absolu, post-déconstructif » (Le toucher, Jean-Luc Nancy), terme qui mettra en évidence l’importance de la rencontre (avec l’importance que Deleuze lui accordait dans l’empirisme de la création des concepts) des idées des deux penseurs.

Leur rencontre nous donne à penser un possible réalisme, voire matérialisme d’une certaine „post-déconstruction” – possibilité que donc Derrida tient à l’écart de la déconstruction, de „sa” déconstruction, mais une possibilité à laquelle il tient, en même temps. Le terme de « réalisme », ou pire encore, celui du « matérialisme » seraient difficiles à assumer pour Derrida, ce serait „trop dire”… ce sont des mots qui pèsent, trop grands, trop gros – des « gros mots » pour Derrida. Il prend ses distances vis-à-vis de cette „(im)posture”, il souligne ses différences, tout en assumant, au fond, la version nancienne de la déconstruction. Car cette „posture” matérielle – pour le dire avec Derrida serait „toujours déjà” à l’œuvre, à même le corps, et dans le corpus même de la déconstruction.

Il se passe donc quelque chose entre les deux philosophes, entre les deux pensées, et ce qui se passe peut se raconter justement comme l’histoire des entités de la pensée – qu’elles soient concepts, idées, courants de pensée ou autres catégories. L’histoire de la pensée passe par ses catégories, et les dépasse. Pourtant elle ne saura pas se passer de la catégorisation. « Catégorisation » sera le nom même du processus de création dans la pensée.

L’auteure :

Eszter Horvath est docteure en philosophie, chercheuse associée au LLCP Laboratoire d’études et de recherches sur les logiques contemporaines de la philosophie (Université Paris 8 – Vincennes-St Denis) et au Laboratoire Francia Kapcsolat de l’Université Pázmány Péter (Budapest). Sa thèse de philosophie, conduite en co-tutelle entre l’Université Paris 8 et l’Université Eötvös Lóránd de Budapest, portait sur « Deleuze/Derrida : la doublure de la différence » (la thèse est disponible en ligne).