Géraldine POELS

Docteure en histoire, CHCSC (Université Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines) / Chargée de mission à l’INA

Penser la diversité des publics de la télévision : la nation télévisuelle et ses angles morts

Vendredi 12 juin 2015 / 9h45-10h30 / Discutant : Manuel DUPUY-SALLE, Maître de conférences en SIC, ELICO (Université Lumière Lyon 2)

Le « grand public » tient une place centrale dans l’histoire de la télévision française et apparaît comme même comme un véritable mythe fondateur. En effet, depuis sa naissance, la télévision est censée jouer un rôle crucial dans le processus d’unification nationale – avec ce que cela implique de mythification et d’occultation de nombreux antagonismes.

Dans nos sources, constituées par l’ensemble des enquêtes menées sur les publics de la télévision à l’époque du monopole du service public (des années 1950 au milieu des années 1980), les pratiques des femmes, ou encore des téléspectateurs immigrés sont très peu documentées. Ces lacunes révèlent que la description du public (et des sous-catégories qui le composent) repose sur des rapports de forces, qui aboutissent à la marginalisation de certains groupes. Comme tout processus de catégorisation, l’invention du « grand public » masque des enjeux de pouvoir : il s’agit d’une construction hégémonique, qui passe sous silence les expériences alternatives.

Divers acteurs s’affrontent dans la production des définitions de la « réalité » : l’invention des publics peut, en effet, relever de constructions profanes, militantes (résultant de l’action de groupes d’intérêt), professionnelles, scientifiques, médiatiques ou encore politiques. Il faut donc prendre en compte la distribution inégale des ressources de la symbolisation. Aussi, certains publics restent-ils, à l’époque qui nous intéresse, en attente de constitution et de visibilité. Il s’agit donc de mettre en évidence les intérêts et les logiques d’action de différents acteurs, les rapports de forces qui s’établissent entre eux et la chronologie de leur mobilisation.

Certaines constructions, en effet, s’imposent avec plus de force à certaines époques. Dans les années 1960, les outils statistiques de la sociologie quantitative donnent un poids nouveau aux discours qui soulignent la diversité des publics. Les comportements et les goûts des téléspectateurs sont mis en chiffres, et un constat s’impose : chaque catégorie socio-professionnelle semble avoir développé un usage spécifique de la télévision. Nous montrerons par quels réseaux scientifiques les catégories socio-professionnelles se sont imposées comme l’outil le plus pertinent pour décrire la diversité des publics. Cette hégémonie s’inscrit dans un contexte politique et intellectuel donné : la lutte contre les inégalités culturelles entre les classes. Mais leur utilisation routinisée contribue à figer des stéréotypes de téléspectateurs : à l’écoute restreinte et sélective des « élites » s’oppose la forte consommation et la préférence pour le divertissement des « ouvriers » et « paysans ». L’utilisation peu réflexive qui est faite des enquêtes sociologiques occulte le fait qu’elles enregistrent surtout l’inégale capacité des interviewés à maîtriser la situation d’entretien ou la passation du questionnaire : elles peinent ainsi à rendre compte du sens de la plupart des pratiques populaires. L’histoire des publics, attentive aux phénomènes de domination et aux rapports de pouvoir, doit au contraire se pencher sur les petits publics dominés (les femmes, les enfants, « la province »), ainsi que sur les marges du public (les « sans-télé »).

La mise en évidence de leur exclusion symbolique permettra de montrer comment se constitue la communauté nationale télévisuelle : elle ignore les situations floues et les pratiques limites, en posant comme évidente la distinction entre téléspectateur et non-téléspectateur, entre écoute et non-écoute. Elle pose comme principe que la télévision est une force d’intégration, sans s’interroger sur les pratiques effectives des publics les plus éloignés de ses références culturelles.

L’auteure :

Géraldine Poels est agrégée et docteure en histoire. Spécialiste de l’histoire des média, elle a publié, notamment, Les Trente Glorieuses du téléspectateur. Une histoire de la réception télévisuelle des années 1950 aux années 1980 (INA Éditions, 2015). Elle est actuellement chargée de mission à l’Institut National de l’Audiovisuel et chercheuse associée au CHCSC (Université de Versailles Saint-Quentin).

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