Laurent DI FILIPPO

Doctorant en SIC, CREM (Université de Lorraine)/Nordistik (Université de Bâle, Suisse)

Repenser la notion de « mythe » à partir de l’étude des mythes nordiques et de leur réception

Vendredi 12 juin 2015 / 14h30-15h15 / Discutant : Antoine GAUDIN, Maître de conférences en études cinématographiques, IRCAV (Université Sorbonne Nouvelle – Paris 3)

La notion de « mythe » est couramment employée dans les études en sciences humaines et sociales et tout particulièrement en anthropologie et en histoire des religions qui en ont tôt fait un objet d’étude central (Vernant 1974 ; Detienne, 1981 ; Lincoln, 1999 ; Segal, 1999 ; Calame, 2000 ; Borgeaud, 2013). Basée sur la racine grecque mythos, elle ne renvoie cependant plus uniquement aujourd’hui à des récits hérités de l’antiquité grecque, mais désigne des objets ou des phénomènes variés comme des mythes contemporains (Barthes, 1957; Morin, 1962). Plus récemment, les sciences de l’information et de la communication ont donné lieu à différentes approches de l’étude des mythes, comme les phénomènes de mythification (Coman 2003), le lien entre mythes et rites (Lardellier, 2003), l’étude de la concertation (Bratosin, 2007) ou encore l’usage de figures anciennes dans les sociétés fermées comme réponse à l’individualisme des sociétés où domine le « tout-technologique » (Bryon-Portet, 2007, 2009, 2013). Notons également le travail de l’un des précurseurs des études en communication, Abraham Moles (1990), qui proposait une méthode d’analyse des mythes dynamiques qu’il appelle « mytho-genèse ». Cependant, ces différentes approches ne permettent pas de rendre compte des mécanismes de transformation de la catégorie du mythe qui mène à certaines acceptions contemporaines et qui doit passer par une histoire de la réception de ces mythes.

Le présent travail se propose donc de réinterroger la notion de mythe comme catégorie notionnelle à partir de l’étude des mythes nordiques et de leur réception. Il convient pour cela de revenir aux sources principales de ce que l’on désigne aujourd’hui sous le syntagme « mythes nordiques » (Bray, 1908 ; Sturluson, 1982, 1998a, 1998b). Les principales sources à notre disposition font état d’un usage avant tout poétique et d’une mise par écrit tardive, influencée par le christianisme et avec une portée systématisante. De plus, dans la langue des anciens Scandinaves, le vieux norrois, il n’existe pas de terme basé sur la racine grecque mythos, mais les récits sont désignés par divers termes, principalement Sǫgur, pluriel de saga (« dits », ou « histoires »), utilisé aussi bien pour désigner des récits historiques que des récits fantastiques. On retrouve également parfois les termes Tíðindi (« événements »), Frœði (« connaissances »), Mál (« langue »), Forn spjǫll (« histoires anciennes »). Tous ces termes renvoient à l’idée de langage et du rapport qu’il entretient avec la connaissance des temps passés et au savoir. L’usage de l’appellation mythologia, afin de désigner les récits nordiques, se retrouve au XVIIe siècle dans les traductions latines de l’historien Peder Hansen Resen (Sturluson, 1665), puis au XVIIIe siècle chez Paul-Henri Mallet (1756), dont l’œuvre et ses traductions populariseront l’usage du terme. Ainsi, tout comme les études anthropologiques prenant en compte la variété des cultures et une forme de relativisme l’ont montré, l’appellation de « mythe » pour désigner des ressources culturelles étrangères ne rend pas compte des catégorisations de pensée dans la culture d’origine (voir par exemple Boas 1896, 1914 ; Calame-Griaule, 1965). L’usage de la notion de « mythe » comme catégorie descriptive participe ainsi à la construction d’un regard sur une culture éloignée dans le temps ou dans l’espace. Une approche méthodologique des sources dans leur langue originale permet de montrer les transformations qui s’opèrent lors de traductions qui fonctionnent comme des « transferts culturels » (Espagne, 1999).

Ce travail montre, d’une part, l’importance du langage comme moyen de transmission de connaissance et, d’autre part, les transformations qui s’opèrent à chaque expression des ressources mythiques dans une nouvelle situation et un nouveau contexte. Il s’agit alors de repenser comment chaque occurrence établit des relations à d’autres occurrences afin de construire un sens particulier. L’histoire de la réception des mythes nordiques (Clunies Ross, Lönnröth, 1999 ; Arvidsson, 2003, 2006) montre que ces histoires ont fait l’objet de reprises dans des contextes particuliers qui ont participé à donner un sens nouveau à ces ressources culturelles, comme la période romantique ou plus récemment à travers les œuvres de fantasy (Besson, 2007) et dans la culture dite « populaire ». Pour cela, les travaux de phénoménologie de la réception du mythe de Hans Blumenberg (1971, 1979), encore peu connus en France, permettent d’appréhender la question du mythe sous un nouvel angle. Collègue des membres de l’école de constance tel que Hans Robert Jauss, il participe aux premières réflexions du groupe sur l’étude de la réception (Trierweiler, 2004, 2010 ; Monod, 2007 ; Schnell, 2010 ; Quéré, 1996). Loin d’opposer mythos et logos, le philosophe allemand montre comment les récits mythiques ont sans cesse circulé dans différentes cultures et s’articulent parfois à une science qui se voudrait rationaliste. Il ne s’agit donc pas de simples résurgences dans des sociétés que l’on considère souvent rapidement comme désenchantées par un rationalisme scientifique trop prononcé (Éliade, 1967 ; Gély, 2007). Cette approche se différencie aussi des approches du mythe comme dévoilant l’idéologie structurelle d’une société (Dumézil, 1959) ou des approches archétypales d’étude de l’imaginaire (Durand, 1969).

Par un retour aux sources norroises et à l’histoire de leur réception, cette proposition, en intégrant une approche réflexive sur la construction d’une catégorie de pensée, souhaite donc remettre en question l’idée du « mythe » comme catégorie générale et proposer une réflexion sur un usage particulier dans les études de communication pour une analyse des transformations des ressources culturelles traditionnelles dans le temps.

L’auteur :

Doctorant en co-tutelle internationale entre l’université de Lorraine, en sciences de l’information et de la communication, au Centre de recherche sur les médiations (CREM – EA 3476) sous la direction du Professeur Jacques Walter, et l’université de Bâle, en études scandinaves, sous la direction du Professeur Jürg Glauser. Mes recherches de thèse sur la réutilisation de la mythologie nordique dans les médias contemporains, principalement les jeux de rôle en ligne massivement multi-joueurs, mais aussi plus globalement dans les jeux vidéo et les jeux de rôle, les séries télévisées, les films, comics, mangas. Il s’intéresse également aux question relatives à la transmédialité et à d’autres domaines de recherches comme les questions de réflexivité en science et d’interdisciplinarité.

Articles dans des revues internationales ou nationales avec comité de lecture répertoriées dans les bases de données internationales
Di Filippo, L. (2014). Contextualiser les théories du jeu de Johan Huizinga et Roger Caillois. Questions de communication, 25, 281-308.
Di Filippo, L., Schmoll, P. (2013, avr). Mise en scène et interrogation du sacré dans les jeux vidéo. Revues des sciences sociales, 49, Penser le religieux, 64-73.
Articles dans des revues internationales ou nationales avec comité de lecture non répertoriées dans les bases de données internationales
Di Filippo, L. (2013, jan). Les notions de personnage-joueur et Roleplay pour l’étude de l’identité dans les MMORPG. ¿Interrogations? Revue pluridisciplinaire en sciences de l’homme et de la société, 15, Identité fictive et fictionnalisation de l’identité. En ligne.
Di Filippo, L. (2011, déc). Plus qu’un retour aux enquêtés, construire des ponts par l’observation participante : étude d’une communauté en ligne. ¿Interrogations? Revue pluridisciplinaire en sciences de l’homme et de la société, 13, Le retour aux enquêtés, 33-50.