Laurent FLEURY

Professeur des universités en sociologie, LCSP (Université Paris Diderot – Paris 7)

La catégorisation au risque de la normativité : défis épistémologiques, enjeux critiques

Jeudi 11 juin 2015 / 10h30-11h15 / Discutant : Julien PÉQUIGNOT, Docteur en SIC et postdoctorant au Labex ICCA, CEISME (Université Sorbonne Nouvelle – Paris 3)

Cette communication propose une réflexion théorique et épistémologique sur les catégories conceptuelles par lesquelles s’est constituée non seulement la sociologie de la culture depuis cinquante ans, mais aussi les débats qui la convoquent, usant de catégories parfois plus politiques. Cette communication se propose de revenir sur les trois enjeux énoncés dans le programme du colloque :

 1) Penser la formation des catégories de pensée concernant les individus, les objets et les institutions. La posture critique s’avère en effet utile pour qui cherche à interroger les catégories institutionnelles de la définition des problèmes. Sera interrogée la transformation de catégories centrales de nos objets, avec l’apparition d’adjectifs substantivés (la culture devenant le culturel ; l’événementiel se substituant à l’événement). Sera interrogée la notion même de « pratiques culturelles ». Ou encore la taxinomie des « univers culturels » (Donnat) et leur risque de réification : ces catégories tendent à figer la représentation des attitudes et comportements qui, en matière de culture, ne se révèlent ni univoques, ni statiques. La délimitation d’univers risque de masquer les trajectoires qui dessinent des courbes dynamiques en matière culturelle. L’objectivation menace alors de pétrifier ce qui relève du mouvement. De même, la catégorie du « Français moyen » renvoie-t-elle au sens descriptif d’une moyenne statistique ou à un sens plus normatif, aux connotations dépréciatives ? Ce type d’approche révèle les enjeux sociaux et culturels de l’opération de catégorisation, inscrite dans un système de valeurs et de normes sociales, culturelles et esthétiques, pouvant entraîner légitimation ou, à l’inverse, dé-légitimation de certains objets, discours et pratiques. Pour se déprendre de ces impensés et présupposés, il importe de leur opposer l’exigence d’une réflexion épistémologique et critique qui tient dans l’acte même de penser les catégories de langage et de pensées.

 2) Penser la circulation des catégories, deuxième axe du colloque, seconde série de remarques qui interrogera la circulation chronologique des catégories et leur circulation à travers des « mondes ». Quelles différences existe-t-il entre l’action culturelle prisée dans les années 1960, l’animation culturelle critiquée en 1968, le développement culturel promu par Jacques Duhamel dans les années 1970 et ce qu’il est convenu d’appeler, depuis les années 1990, la médiation culturelle ? Ne faut-il pas plutôt y voir les avatars de la dénomination d’un même idéal, celui de la démocratisation de la culture, la substitution des catégories ne cultivant alors que l’illusion du changement ? De même, quelles nuances recèlent les syntagmes de « démocratisation de la culture », de « démocratie culturelle » ou de « démocratisation culturelle », troisième terme qui s’est subrepticement et imperceptiblement substituée aux deux premiers antérieurement polarisés. Un autre exemple pourra être fourni par la succession de catégories, aux implications fort différentes, telles que celles de public, publics, fréquentation, taux de fréquentation, taux de remplissage, et aujourd’hui « succès public ». Le succès public renvoie-t-il à une catégorie phénoménologique ou une catégorie bureaucratique permettant de fonder un jugement évaluatif aux conséquences souvent politiques et budgétaires. Cette communication se propose donc de comprendre la formation et la circulation de certaines catégories, leur archéologie, mais aussi leur généalogie si l’on emprunte à Michel Foucault pour rappeler les batailles auxquelles elles ont donné lieu et la conflictualité qui en a procédé.

 3) Penser le processus de catégorisation et ses effets suppose de s’intéresser aux effets de diffusion des savoir de sciences sociales. Effets idéologiques ? Effets émancipatoires ? La question rejoint ici la tension entre domination et émancipation, centrale de la culture, secteur, monde, champ qui, tout à la fois, exacerbe des processus de domination (distinction, disqualification de certains publics, voire exclusion culturelle des « non-publics », notion clivante, négative et exclusive, tout comme des catégories comme « exclusion », « dénuement »…, proposées par Donnat) et définit dans le même temps un lieu pouvant favoriser des processus d’émancipation. A partir de différents exemples (l’avènement d’un discours d’ « échec de la démocratisation », l’avènement d’un « public populaire » comme « catégorie réalisée » à l’époque du TNP de Vilar ou encore l’apparition d’une catégorisation telle que celle de « théâtre amateur », à laquelle des chercheurs préfèrent opposer « théâtre des amateurs » comme autre catégorisation), nous interrogerons le pouvoir de nommer : les mots ne sont pas neutres puisque, en agissant sur la réalité, ils possèdent le pouvoir de réaliser ce qu’ils annoncent et parfois ce qu’ils énoncent. Nommer, c’est à la fois poser le problème et, d’une certaine façon, déjà le résoudre. Parce que les mots produisent des effets politiques et véhiculent des normes sociales, toute tentative taxinomique porte aussi en elle le piège du nominalisme.

Les références empiriques qui fondent cette communication seront issues des travaux en cours ou déjà effectués en partant des perspectives critiques développées dans Sociologie de la culture et des pratiques culturelles, des approches théoriques et empiriques développées dans Le TNP de Vilar. Une expérience de démocratisation de la culture et dans Le cas Beaubourg. Mécénat d’État et démocratisation de la culture) et d’une perspective autoréflexive sur « l’ordre du discours » (Foucault) et l’épistémologie des sciences sociales (de Weber à Passeron).

L’auteur :

Professeur de sociologie à l’Université Paris Diderot, Laurent FLEURY dirige le Master Sociologie et anthropologie : politique, culture, migrations et la spécialité de Master Politiques culturelles. Agrégé de sciences sociales, également docteur en science politique, il est chercheur au Centre de Sociologie des Pratiques et Représentations Politiques (C.S.P.R.P.) / Laboratoire de Changement social et politique (L.C.S.P.).

Laurent FLEURY est l’auteur de plusieurs articles et livres sur les pratiques, les politiques et les institutions culturelles dont Le T.N.P. de Vilar. Une expérience de démocratisation de la culture, (Presses Universitaires de Rennes, 2006), Le cas Beaubourg. Mécénat d’Etat et démocratisation de la culture (préface de Bernard Stiegler, A. Colin, 2007), Sociologie de la culture et des pratiques culturelles (Armand Colin, 2nde édition augmentée, 2011) et, plus récemment, Sociology of Culture and Cultural Practices : The Transformative Power of Institutions (préface de Terry Clark, Lexington Books, 2014).

Il poursuit également des recherches sur la pensée de Max Weber et la sociologie allemande. Il a, entre autres, publié « Max Weber sur les traces de Nietzsche ? » (Revue française de sociologie, 2005), « Habermas et la chute du Mur de Berlin : la « révolution de rattrapage » et l’aliénation de la démocratie » (2009), Max Weber (Presses Universitaires de France, 2009). Paraîtront prochainement deux livres chez Armand Colin : Max Weber. La responsabilité devant l’histoire (2015) et Max Weber. Influences et postérités (2016). Laurent FLEURY est Président du Comité de Recherche (CR 18) « Sociologie de l’art et de la culture » de l’Association Internationale des Sociologues de Langue Française (A.I.S.L.F.). Dans ce cadre il a récemment co-organisé un colloque portant également sur les catégories conceptuelles de la sociologie de l’art et de la culture : colloque international « Champs, mondes, scènes au prisme des réseaux » qu’il a co-organisé avec Guy Bellavance, Bruno Péquignot, Nathalie Casemajor, Mary Leontsini, Jonathan Roberge, en partenariat avec le Groupe de Recherches International (GDR-I) « Œuvres, Public, Société » (OPuS) et la Chaire Fernand Dumont (INRS). Le colloque s’est tenu à Montréal en octobre 2014 (présentation disponible en ligne).

 Laurent FLEURY est membre de plusieurs comités de rédaction dont celui de la revue Sociologie de l’art (France), ainsi que de celui de la Revue de l’Institut de Sociologie (Bruxelles) et, enfin, du bureau éditorial de la revue Arts and Social Sciences Journal (USA).

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