Lisa DECOTTIGNIES-RENARD

Doctorante en anthropologie, DynamE (Université de Strasbourg) / ATER à l’Institut d’Ethnologie de Strasbourg

Du trésor ancestral à l’objet de collection muséal, itinéraires de manteaux de prestige Maori

Vendredi 12 juin 2015 / 15h15-16h00 / Discutant : Antoine GAUDIN, Maître de conférences en études cinématographiques, IRCAV (Université Sorbonne Nouvelle – Paris 3)

Au sein de la société Māori[1] de Nouvelle-Zélande, certains manteaux de prestige (kākahu) sont aujourd’hui qualifiés d’ancêtres. Il ne s’agit pas ici de représentations d’ancêtres mais bel et bien d’ancêtres[2] en ce que l’approche emic[3] leur reconnaît un rôle socio-cosmique dans la vie de la communauté. Conçus selon une technique exceptionnelle de tissage au doigt, les manteaux de prestige Māori sont voués à devenir véhicule et insigne de prestige, d’histoire et de mana[4]. Les Māori mobilisent les manteaux de prestige – auxquels je ferais référence en utilisant le terme « entité »[5] – lors de moments clés de la vie du groupe, allant jusqu’à attribuer des noms personnels aux plus exceptionnels d’entre eux. Tel est le cas de Pareraututu auquel l’ethnologue et muséologue Māori Paul Tapsell fait référence dans plusieurs articles[6]. Manteau de prestige de type kahu kuri, confectionné à partir de lin de Nouvelle-Zélande tissée au doigt et orné de poils et de cuir de chien ; Pareraututu est considéré par les Māori en tant que véhicule de mana. Notamment parce que cette entité joua un rôle privilégié dans l’histoire tribale qui régit aujourd’hui encore les relations entre plusieurs tribus Māori.

Selon les représentations culturelles Māori, les manteaux de prestige (kākahu) font partie de la catégorie des taonga : les trésors ancestraux tribaux tangibles et intangibles[7] considérés comme des « possessions inaliénables » (Weiner, 1992). Pour reprendre l’un des concepts mis en valeur par la théorie d’Alfred Gell sur « l’agentivité des objets » (Gell, 1999), le groupe attribue et reconnaît à ces trésors ancestraux un rôle « d’agent ». Dès lors, au delà du « patient », voire du témoin, les manteaux de prestige sont également considérés comme des « agents » à part entière. Au sein du monde Māori, ce type d’entité fut ainsi utilisé au cours de transactions non marchandes hautement ritualisées, envisagées comme essentielles au maintien de l’équilibre socio-cosmique Māori (Weiner, 1992). Avec l’arrivée des Européens en Nouvelle Zélande, ces transactions se diversifièrent. Les manteaux de prestige (kākahu) circulèrent au delà des terres néo-zélandaises pour arriver jusqu’en Europe, notamment entre les mains de collectionneurs susceptibles de faire don ou de vendre des pièces ou bien la totalité de leur collection à des musées d’ethnologie. À travers ces circulations, les manteaux de prestige se virent qualifiés en Nouvelle-Zélande de : manteau (kākahu), trésor (taonga), ancêtre (tipuna). Puis, une fois en Europe, ces mêmes entités furent re-qualifiées de : tapis, objet, pièce textile, manteaux, pour enfin être aujourd’hui apparentées à la catégorie des objets de collection. Cette vaste catégorie est elle-même pourvue d’une multitude de sous-catégories[8], au sein desquelles les professionnels des musées d’ethnologie choisissent dans certains cas d’assigner les kākahu aux objets d’Océanie, aux produits textiles ou encore aux objets d’art.

Au fil de ma communication, je souhaite mobiliser le cadre théorique d’Alfred Gell portant sur « l’agentivité des objets » ; afin de montrer comment l’analyse des catégories de pensée peut découler de l’étude des termes susceptibles de révéler le rôle d’agent ou de patient que l’une ou l’autre société peut attribuer, dans différents contextes, aux entités ici à l’étude. Par conséquent, ce ne sont pas tant les catégories pour penser les objets d’une discipline qui m’intéressent ici, mais bel et bien les catégories pour penser les « objets » d’une société à l’autre (Warnier, 1999). Et ce, qu’il s’agisse de catégories a priori – pour le cas des manteaux de prestige au moment de leur fabrication – ou bien de catégories a posteriori – lorsque certains manteaux de prestige sont reconnus comme trésors ancestraux ou bien comme objets de collection. Finalement, ceci me conduit à m’intéresser aux rapports différenciés que les individus entretiennent avec les manteaux de prestige (kākahu) en Nouvelle-Zélande ainsi qu’en Europe, non seulement à travers les discours, mais aussi par l’étude des pratiques et des usages qui leurs sont rattachés.

 Ma recherche s’inscrit dans une démarche pluridisciplinaire mêlant anthropologie, ethnologie, ethnographie, économie, histoire, technologie, muséologie, art, histoire de l’art et linguistique. Je travaille sur ces itinéraires d’objets[9] depuis plusieurs années, à travers une pratique ethnographique qui m’amène à explorer aussi bien les terres Māori que les institutions muséales européennes. Mes recherches, m’ont permis d’envisager comment ces changements de qualification renseignent le rapport que les hommes ont aux artefacts en fonction des contextes (spatiaux, temporels, culturels, sociaux, etc.), voire prédéterminent le rapport que les hommes entretiennent avec ces artefacts. Et ce particulièrement en ce qui concerne les musées d’ethnologie ; où le visiteur, dénué de toutes pré-notions sur les artefacts offerts à son regard, se réfère généralement aux cartels sur lesquels figurera le qualificatif « cape », « manteau », ou « production textile Māori » pour envisager l’entité qui lui est présentée. Ainsi, l’objet de cette communication est de mettre en regard les qualificatifs Māori avec les qualificatifs utilisés dans les musées d’ethnologie européens pour désigner une même entité, voire la même entité. Ici ce sont à fois les catégories de pensée (axe 1) et la circulation ou plutôt la non-circulation de ces catégories (axe 2) dans une perspective anthropologique qui sont en jeu.

APPADURAI Arjun, 1986, The Social life of things: commodities in cultural perspective, Cambridge, USA, Cambridge University Press, 329p.
BONNOT Thierry, 2002, La vie des objets: d’ustensiles banals à objets de collection, Paris, Éd. de la Maison des sciences de l’homme, Ethnologie de la France, 22, 246 p.
DECOTTIGNIES-RENARD Lisa, 2011, Construction du prestige chez les Maoris de Nouvelle-Zélande avant 1840 : Kakahu et ariki, Mémoire de master 2 recherche, Université de Strasbourg, 312 pages (non publié).
GELL Alfred, 2009, L’art et ses agents: une théorie anthropologique, Dijon, France, Les presses du réel, xvii+327 p.
MONNERIE Denis, 2012, « Objets cérémoniels, chaînes opératoires et élaboration des relations sociales (arama et hoot ma whaap, kanaky Nouvelle-Calédonie, Mélanésie) », Techniques & Culture. Revue semestrielle d’anthropologie des techniques : 122-141.
PIKE Kenneth Lee, 1967, Language in Relation to a Unified Theory of Structure of Human Behavior (2nd ed.), The Hague, Netherlands: Mouton.
TAPSELL Paul, 2011, The Art of Taonga, New Zealand, Wellington, Gordon H. Brown Lecture, Victoria University of Wellington, 57 p.
TAPSELL Paul, 1997, « The flight of Pareraututu: An investigation of Taonga from a tribal perspective », The Journal of the Polynesian Society : 323–374.
WARNIER Jean-Pierre, 1999, Construire la culture matérielle: l’homme qui pensait avec ses doigts, 1re éd, Paris, Presses universitaires de France, Sciences sociales et sociétés, 176 p.
WEINER Annette, 1992, Inalienable possessions – the paradox of Keeping-While-Giving, USA, Los Angeles, University of California Press, 232p.

[1]    Māori est utilisé ici sous sa forme originale à dessein de pallier à la francisation du terme qui implique une distinction de genre (féminin ou masculin) inexistante dans la langue Māori.

[2]    Monnerie, 2012

[3]    Pike, 1967

[4]   Pouvoir ancestral transmis aux vivants afin de leur permettre de faire face aux événements inattendus de l’existence (Decottignies-Renard, 2012)

[5]    Au sens « d’ensemble des propriétés constitutives d’un être » Larousse 2014

[6]    Tapsell, 1997 et 2011.

[7]    Maisons de réunions, instruments de musique, manteaux, bijoux, mais aussi langage, art du tissage, art du tatouage, etc.

[8]    Objets d’Océanie, matière première, produits textiles, tapis, vêtements, insigne de pouvoir, etc.

[9]    Appadurai, 1986 et Bonnot, 2002

L’auteure :

Du fait d’une double formation en anthropologie sociale et culturelle et en muséologie, je travaille depuis cinq ans sur le rapport que les hommes entretiennent avec la culture matérielle. Débutée en octobre 2012, ma thèse de doctorat en anthropologie sociale et culturelle à l’Université de Strasbourg est ainsi consacrée à la circulation des manteaux de prestige Māori (kakahu) en Nouvelle-Zélande Aotearoa et dans les musées d’ethnologie européens. En outre, j’ai été nommée attachée temporaire d’enseignement et de recherche à l’Université de Strasbourg au sein du département d’ethnologie pour l’année universitaire 2014-2015 dans le but de dispenser des cours sur les sociétés d’Océanie, la culture matérielle, les méthodes de terrain, les migrations et l’interculturalité en Océanie, etc.

Publications
DECOTTIGNIES-RENARD Lisa, 2012, « Diversité des ornements d’oreille marquisiens », catalogue de l’exposition C.O.R.P.S., France, Paris, Éditions du Fort, pp. 52-57.
DECOTTIGNIES-RENARD Lisa, 2012, « Le tatouage tribal, entre mythes et réalités : l’exemple du tatouage polynésien », Catalogue de l’exposition C.O.R.P.S., France, Paris, Éditions du Fort, pp. 64-71.
Travaux universitaires
DECOTTIGNIES-RENARD Lisa, 2012, L’exposition itinérante « Mana Maori », Mémoire de master 2 anthropologie et ethnologie spécialité muséologie, patrimoines immatériels et collections, Université de Strasbourg, version française, 86 pages (non publié).
DECOTTIGNIES-RENARD Lisa, 2012, The “Mana Maori” itinerary exhibition, Mémoire de master 2 anthropologie et ethnologie spécialité muséologie, patrimoines immatériels et collections, Université de Strasbourg, version anglaise, 93 pages (non publié).
DECOTTIGNIES-RENARD Lisa, 2011, Construction du prestige chez les Maoris de Nouvelle-Zélande avant 1840 : Kakahu et ariki, Mémoire de master 2 recherche, Université de Strasbourg, 312 pages (non publié)