Mahalia LASSIBILLE

Maître de conférences en anthropologie de la danse, MUSIDANSE (Université Paris 8 – Vincennes Saint-Denis)

« Danse africaine contemporaine » ou « danse contemporaine africaine » : un paradoxe chorégraphique. Ethnographie d’une catégorisation en danse auprès de danseurs nigériens

Vendredi 12 juin 2015 / 17h15-18h00 / Discutante : Marie SONNETTE, docteure en sociologie et postdoctorante au Labex ICCA, CERLIS (Université Paris 3/Université Paris 5/CNRS)

Les créations chorégraphiques d’Afrique sub-saharienne ont été généralement estampillées dans le monde francophone sous le terme de « danse africaine contemporaine », ce qui a engagé un certain nombre de débats. Cette expression a en effet été notamment considérée par certains chorégraphes africains comme une « allégeance artistique à l’Occident ». D’autant qu’à la problématique posée par l’usage de chaque mot, « africain » et « contemporain », s’ajoute la question de leur ordre, « danse africaine contemporaine » et « danse contemporaine africaine » ne mettant pas l’accent sur les mêmes éléments. L’arrière-plan de ces débats tient notamment à ce que cette catégorie présente la particularité de se trouver enserrée dans une double projection fictionnaire construite de façon antinomique : une « danse africaine » qui serait par définition « traditionnelle », et une « danse contemporaine » souvent définie comme « occidentale » et créatrice. Si les deux engagent en réalité des représentations sur ce qui serait « africain » et « occidental », « traditionnel » et « contemporain », cela place les chorégraphes concernés dans une situation paradoxale : ils balancent entre des « caractéristiques africaines » par lesquelles ils sont identifiés et qui sont parfois devenues identitaires, mais qui sont jugées trop peu contemporaines ; et ils aspirent à des « critères de contemporanéité » interprétés parfois comme perte d’authenticité et une acculturation post-coloniale. Comment dès lors y répondent-ils dans leurs pratiques ? Comment interprètent-ils ces catégories ? Quels termes utilisent-ils (afro-contemporain, danse de création africaine…) ?

Pour mettre en perspective ces questions générales, nous allons engager un contre-point ethnographique, l’analyse des processus de catégorisation ne pouvant être réalisée que dans un contexte précis et selon un point de vue. Nous allons mener cette « ethnographie de la catégorisation » (F. Alvarez Pereyre, (dir.), Catégories et catégorisation. Une perspective interdisciplinaire, Paris, Peeters Press, 2008) en particulier auprès de danseurs nigériens qui sont en cours de formation en « danse contemporaine ». Or, au Niger où la place du Ballet a été moins forte que dans d’autres pays africains (Guinée, Mali, Sénégal…) et où les infrastructures de formation en danse contemporaine sont peu développées, la place du hip hop est considérable et conduit à ne pas en rester à la dichotomie entre « danse africaine » et « danse contemporaine », entre « l’actuel » et « le traditionnel », comme le montre la catégorie développée localement de « tradi-hip hop ».

Ainsi, loin de se limiter à un moule dans lequel les acteurs sociaux devraient se fondre, les catégories engagent des dynamiques où leur part interprétative est centrale à considérer. Et « la danse contemporaine », en tant que « catégorie débat » qui semble très englobante mais qui est fondée sur une dynamique de contradiction, conduit finalement les danseurs et chorégraphes à jouer sur ses ambiguïtés. Il s’agit en ce sens de saisir en quoi les catégories en danse et leurs stéréotypes participent des pratiques actuelles et peuvent constituer une « force motrice » selon l’expression de T. Todorov (dans E. Said, L’orientalisme. L’Orient créé par l’Occident, Paris, Seuil, 1980).

L’auteure :

Maître de Conférences au Département Danse de l’Université de Paris VIII et responsable de la licence Arts du spectacle-Danse, Mahalia Lassibille a passé sa thèse en anthropologie à l’EHESS en 2004. Elle mène ses recherches principalement au Niger, au départ sur les danses des Peuls WoDaaBe dans un cadre traditionnel, scénique puis touristique. Elle travaille actuellement sur les processus de catégorisation en danse, notamment sur la catégorie de « danse africaine » et de « danse africaine contemporaine » en Afrique de l’Ouest en en considérant les implications chorégraphiques et les conséquences pour le chercheur. Elle est membre du laboratoire MUSIDANSE « Esthétique, musicologie, danse et créations musicales » (EA 1572), et elle est chercheur associée au laboratoire URMIS « migrations et société » (UMR 205). Elle est membre du Conseil d’Administration de l’association des Chercheurs en Danse (aCD) et fait partie du comité scientifique éditorial de la revue Recherches en Danse.

Elle a écrit plusieurs articles dont « « La danse africaine », une catégorie à déconstruire » (Cahiers d’Etudes Africaines, XLIV (3), N° 75, 2004, pp. 681-690), « Les danses woDaaBe entre spectacles touristiques et scènes internationales : les coulisses d’une migration chorégraphique » (Autrepart, N°40, 2006, pp. 113-129), « Les scènes de la danse : entre espace touristique et politique. Chez les Peuls WoDaaBe du Niger » (Cahier d’Etudes Africaines, XLIX (1-2), N° 193-194, 2009, pp. 309-335), « Arriver/partir » dans Histoires de gestes (dir. M. Glon, I. Launay, Arles, Actes Sud, 2012, pp. 147-163), « Les danses africaines traditionnelles : des pratiques contemporaines » dans Ethnocentrisme et Création (dir. A. Dupuis, Editions de la Maison des Sciences de l’Homme, Paris, 2013, pp. 451-469).

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