Marc KAISER

Maître de conférences en SIC, CEMTI (Université Paris 8 – Vincennes Saint-Denis)

Le concept de « scène » : de la critique musicale au matérialisme spatial en sociologie des arts et de la culture

Vendredi 12 juin 2015 / 12h30-13h15 / Discutante : Laurie SCHMITT, Maître de conférences en SIC, GRESEC (Université Stendhal – Grenoble 3)

La communication proposera une réflexion à la fois théorique, méthodologique et épistémologique sur le concept de « scène » comme nouveau cadre de pensée en sociologie des arts et de la culture.

Initialement utilisée par la critique journalistique, la notion de « scène » a ensuite été mobilisée par les chercheurs en popular music studies à partir de la fin des années 1980. Après une première tentative de conceptualisation par Barry Shank (1988), deux tendances catégorielles ont émergé dans l’analyse des musiques populaires : une première tournée vers leur dimension sémiotique (Shank, 1994), une seconde vers leur dimension spatiale (Straw, 1991). Cette dernière approche, qui rejette les notions de « subculture » et de « communauté » jugées trop normatives et fermées, a été une source d’inspiration pour des travaux articulant activités locales et réseaux globaux (Harris, 2000 ; Stahl, 2003 ; Bennett, 2004 ; Bennett, Peterson, 2004). En effet, une scène musicale ne doit pas se concevoir comme un espace culturel isolé : un ensemble de dynamiques translocales participe à rendre visible chaque scène qui en retour se transforme. Les industries culturelles ayant dès lors un rôle prépondérant dans ce processus (Cohen, 1999).

Plus récemment, plusieurs auteurs français s’inscrivent dans cette perspective (Guibert, 2006, 2008, 2012 ; Guibert, Hein, 2006) : une scène musicale s’envisage alors comme un espace culturel délimité sur un territoire par un ensemble de pratiques, de lieux et d’institutions autour d’une culture musicale commune (Kaiser, 2009). Une telle notion semble apporter une réponse « anti-essentialiste » (Straw, 2001) à la question de la « valse des étiquettes » (Ribac, 2004) caractéristique à cet objet d’étude. Si des hiérarchisations intragénériques existent (Glévarec, 2005), il s’agit moins de saisir les récurrences dans leur classification que « d’observer comment les acteurs des scènes locales se présentent collectivement, comment ils s’approprient collectivement les catégories existantes en contexte » (Guibert, 2012). Le genre ne doit donc pas uniquement s’envisager dans ses dimensions catégorielle et axiologique, mais également dans son aspect pragmatique. L’institutionnalisation des catégories musicales est elle-même assujettie à la confrontation des savoirs et à des prises de pouvoir.

Le concept de « scène » a également donné lieu à des réflexions sur les rapports entre pouvoir et espace qui ont, depuis, engendré un « tournant spatial » (Straw, 2001) dans l’étude des cultures musicales populaires. Il a ensuite été mis à profit dans des recherches sur les clusters et les villes créatives (Blum, 2001 ; Clark, Rothfield, Silver, 2007 ; Florida, Mellander, Stolarick, 2010). Deux types de conceptualisation se distinguent aujourd’hui : d’un côté une prise en compte du matérialisme spatial de la culture, et de l’autre un intérêt pour les « aménités » (les services et biens culturels) qui caractérisent un territoire. Cette dernière relève d’une sociologie quantitative en établissant des bases de données localisées tandis que cette première est davantage concernée par les conséquences des actions et les méthodes qui fonctionnent in situ : d’un point de vue ontologique, le chercheur considère diverses réalités ; d’un point de vue épistémologique, il est proche de son objet d’étude ; d’un point de vue axiologique, il admet une multitude d’interprétations (à la fois chez les acteurs et les chercheurs) ; et d’un point de vue méthodologique, il cumule les méthodes.

De par la diversité des activités sociales et culturelles qu’il permet de désigner, le concept de « scène » peut apparaître comme étant flou (Hesmondhalgh, 2005). Mais ses aspects malléable et existentialiste – voire sa dimension « vectorielle » (Straw, 2001) qui suggère à la fois un sens et une échelle dans l’analyse – le rendent au contraire opératoire pour articuler les dimensions sociales et spatiales des arts et de la culture, et en font une approche heuristique supplémentaire aux côtés des notions de « champ » et de « monde ».

L’auteur :

Marc KAISER est Maître de conférences en Sciences de l’Information et de la Communication au Centre d’Études sur les Médias, les Technologies et l’Internationalisation de Paris 8 (CEMTI – EA 3388). Ses recherches portent sur les industries, les scènes locales et les politiques publiques liées aux musiques populaires. Ses dernières publications abordent le disque vinyle dans sa dimension patrimoniale (numéro 1 de la revue Hybrid du Labex H2H) et la question du processus artistique dans l’industrie du disque (« L’émergence d’un nouveau faire musical en France dans les années 1960 » dans I. Kirchberg, A. Robert (dir.), Faire l’art. Analyser les processus de création artistique, Paris : L’Harmattan, 2014).

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