Olivier ALEXANDRE

Docteur en sociologie / Postdoctorant au Labex ICCA, CEMS-IMM (EHESS)

« J’ai trouvé ça très théorique… » Retour sur un essai de modélisation. Le cas de l’écologie culturelle

Vendredi 12 juin 2015 / 11h45-12h30 / Discutante : Laurie SCHMITT, Maître de conférences en SIC, GRESEC (Université Stendhal – Grenoble 3)

La communication abordera une expérience de conceptualisation à travers ses différentes étapes. Il s’agira dans une perspective réflexive d’évoquer les enjeux d’un processus de modélisation, son séquençage dans le temps, les opérations pratiques qui s’y rattachent, ses antécédents (lignage, référents) et ses conséquents en terme de positionnement et de labélisation académiques. Les références qui seront mobilisées s’inscrivent dans la tradition de la sociologie de l’art et de la culture, et des essais d’objectivation d’unités macrosociales. En effet, trois registres conceptuels sont habituellement mobilisés en sciences sociales pour résoudre la question de la désignation des objets sociaux de grande taille : celui du « marché », du « champ » et de « monde ». La production artistique a constitué un domaine d’enquête privilégié pour l’élaboration de ces systèmes théoriques, à travers les études emblématiques de la peinture (Moulin, 1967 ; Heinich, 1991), de la littérature (Bourdieu, 1992), de la musique (Menger, 1983 ; Hennion, 1993), d’approches transversales (Karpik, 2007 ; Menger, 2009), individualistes (Leveratto, 2000) ou holistes (Becker, 1982), ou encore sémantiques (Boltanski, Thévenot, 1991 ; Boltanski, Chiapello, 1999). Dans le sillage de ces travaux, les références sont opérées sur un mode exclusif (recours à un modèle circonscrit tel que la théorie du « champ » ou du « monde ») ou inclusif, chaque modèle étant successivement mobilisé suivant le versant du problème envisagé. Un « marché » (« prix », « offre », « demande », « biens », « revenus ») peut ainsi être étudié en combinant des éléments de la théorie du « champ » (« règles », « capital » spécifique, « espace social de positions ») et des « mondes » (coopération et interactions entre « artistes » et « personnels de support »). Ces trois modèles renvoient pourtant à des fondements épistémologiques, des systèmes axiomatiques et des attendus axiologiques divergents. La métaphore du « marché » procède d’une analogie entre un espace physique d’échange et les liens de coordination entre des acteurs définis sur la base de fonctions économiques idéal-typiques (offre, demande, régulation), décrivant ainsi un schéma atomiste. La théorie du « champ » ramasse la multitude sociale en un cadre logiquement déterministe et homéostatique, l’absolute sciendi rabattant la singularité historique des événements sur un cadre d’analyse mécaniste. La catégorie de « monde » appelle quant à elle une description procédurale de l’action collective d’une population située, identifiée sur la base de l’activité commune de ses membres ; la souplesse du modèle ayant pour envers une forte incertitude sur les conséquents de l’action et oblitère la majeure partie des processus sociaux négatifs tels que la sélection à l’entrée ou la discontinuité de l’activité.

 Forgés essentiellement dans la fréquentation des beaux-arts, ces systèmes de catégorisation s’avèrent problématiques dès lors qu’on les applique aux industries de création. Dans le domaine du cinéma qui servira de principal point d’ancrage empirique à la communication, l’importance du secteur non-marchand (festivals, « salles publiques », rôle de l’Etat et des collectivités locales), au même titre que la fréquence des comportements économiquement irrationnels dissuadent d’emblée un recours à la métaphore de « marché ». De plus, si le cinéma offre un terrain propice aux modes d’intellection dualistes typiques de la pensée de Pierre Bourdieu (commercial vs. auteur, groupes/indépendants, marché/festivals), la centralité d’institutions nodales telles que le CNC, Canal+ ou l’Académie des Césars, ainsi que la transversalité sociale des différents intervenants limitent les qualités heuristiques de ce registre explicatif. Techniciens, groupes et comédiens opèrent de constants aller-retours entre sommets du box-office et sorties confidentielles, films d’auteur et star-system. Le fonctionnement même du cinéma, reposant sur des rapports de solidarités entre des secteurs distinctes (télévision, théâtre, administration culturelle, industries techniques, etc.), échappe dans le cadre conceptuel du « champ » et du principe de cloisonnement qui le sous-tend. En raison de sa souplesse et sa capacité à restituer la continuité des interactions, la catégorie de « monde » constitue une alternative prégnante. L’incapacité d’une majorité des réalisateurs à se maintenir dans l’activité empêche toutefois une reprise in extenso du modèle de Howard Becker. La réussite commerciale des projets étant fortement aléatoire et les probabilités de rentabilité historiquement basses, la population régulièrement active, ou, pour reprendre une expression d’usage à Hollywood, ayant le « souffle » pour tenir une carrière, reste structurellement limitée. Le renouvellement constant des films et de leurs créateurs implique d’envisager d’un même tenant la persistance d’un « monde » et la production d’antimondes, invisibles mais démographiquement dominants, habités par les défaits, précaires et anonymes du secteur.

A partir de ce constat, on reviendra sur l’essai de conceptualisation consistant à croiser trois moments d’affirmation de la tradition écologique, urbain avec Robert McKenzie (années 1910-1920), organisationnel avec Michael Hannan et John Freeman (années 1970), et professionnel avec Andrew Abbott (depuis les années 1980). Nous reviendrons sur les implications pratiques de ce travail.

L’auteur :

Olivier Alexandre est sociologue, docteur de l’EHESS, postdoctorant (Labex Icca) et chercheur associé au Centre d’Études des Mouvements Sociaux (IMM-EHESS). Il est chargé de cours à l’université Sorbonne Nouvelle et d’Avignon. Ancien Visiting Scholar à Northwestern University, ses travaux portent sur le cinéma, la sociologie de la culture et les théories en sciences sociales.