Sarah BURNAUTZKI

Docteure en anthropologie sociale et en littérature française / Assistante d’enseignement et de recherche à l’Université de Mannheim (Allemagne)

Penser le pouvoir de racialisation des catégories d’études littéraires

Vendredi 12 juin 2015 / 16h30-17h15 / Discutante : Marie SONNETTE, docteure en sociologie et postdoctorante au Labex ICCA, CERLIS (Université Paris 3/Université Paris 5/CNRS)

Dans les études littéraires, la distinction et la classification sont le nerf de la guerre. À cette fin servent autant de catégories, de classes, de genres, de groupes et d’époques. Mais quel type de savoir littéraire ces catégories produisent-elles et quel est leur rapport à un ordre social et culturel hiérarchisé ?

Dans cette communication, je m’appuie sur mon travail de thèse dont l’objectif – à la croisée entre l’anthropologie sociale et les études littéraires – a consisté à problématiser la dimension sémantique de la racialisation susceptible de s’infiltrer dans les processus d’objectivation, de catégorisation et d’hiérarchisation littéraire. Associée à la plus ‘haute’ sphère de production culturelle, la littérature constitue un espace social dans lequel l’imbrication des catégories de perception et d’appréciation avec la définition des systèmes de valeurs, la négociation des normes sociales et les représentations légitimes que les groupes sociaux se font d’eux-mêmes est particulièrement virulente – bien que ces enjeux de pouvoir soient voilés par des interrogations à l’apparence ‘purement’ esthétiques et désintéressées. En partant de discours littéraires et métalittéraires comme terrain d’enquête, j’ai mis en évidence dans ma thèse la manière dont certains discours et certaines catégories d’analyse produisent le sens d’une différence immuable en traduisant des relations de pouvoir inégalitaires en hiérarchies à l’apparence naturelle. En adoptant sur le plan théorique une perspective socioconstructiviste et pragmatique au sujet de l’effet naturalisant de la construction d’une « ligne de couleur » littéraire dans l’espace littéraire de langue française, j’ai montré comment les processus de construction de l’objet d’études littéraires servent à contrôler un ordre littéraire racialisé. À l’aide des métaphores de la « frontière » racialisée et de la « ligne de couleur » littéraire j’ai pu rendre visible des rapports de domination naturalisés au travers des catégories d’études littéraires et j’ai montré comment celles-ci permettent la négociation des distances entre groupes dont les frontières imaginaires se conçoivent comme infranchissables.

Afin de pousser plus loin la réflexion théorique à propos du pouvoir d’hiérarchisation, voire de racialisation des catégories d’études littéraires, j’aimerais exposer dans le contexte de ce colloque, une critique intersectionnelle des pratiques de catégorisation et d’objectivation à l’œuvre dans les théories du champ littéraire telles qu’elles ont été développées par Pierre Bourdieu et Pascale Casanova. J’examinerai la manière dont les modèles du champ littéraire – autant à l’échelle nationale qu’internationale – construisent, classifient et hiérarchisent en dépit des présupposés épistémiques universalistes, ou précisément à cause des contradictions inhérentes à ceux-ci, leurs objets littéraires selon une ligne de partage culturalisée et racialisée. Phénomène qui doit être mis en rapport avec la genèse paradoxale de l’universalisme comme discours hégémonique en France : Jusqu’à ce jour, le discours de l’universalisme républicain déploie un pouvoir de cohésion fort dans une société française qui imagine et représente son unité en ayant recours à l’idée de l’égalité universelle de tous les êtres humains. Cependant l’histoire de la construction de la nation française est aussi inextricablement liée à l’esclavage, au colonialisme et à des discours visant à représenter la différence et l’inégalité comme immuable. En niant non seulement la validité ontologique de la ‘race’ mais aussi le fonctionnement pragmatique des catégories sémantiques racialisées, le discours universaliste se montre « aveugle à la couleur » – et inapte à critiquer une violence sémantique, performative et sociale, inhérente aux catégories de pensée produisant le sens de la ‘race’, c’est-à-dire d’une altérité présentée comme essence figée. Invisible et indicible à l’intérieur du discours universaliste, la violence de la racialisation s’exerce souvent en dehors de l’accès épistémologique des études scientifiques. Ainsi un ensemble de stratégies de contrôle sécurisant les rapports de domination en augmentant le bénéfice symbolique et matériel d’une littérature ‘française’ imaginée comme ‘blanche’ s’est perpétué à l’intérieur du discours littéraire universaliste. Toutefois le lien dialectique unissant la littérature ‘française’ à son altérité trahit la logique racialisée de l’émergence d’une prétention à la ‘pureté’ esthétique spécifique de l’universalisme littéraire français qui est inséparable du processus historique de genèse et d’autonomisation du champ littéraire national français, conduisant à la distinction naturalisée entre une littérature ‘française’ et une littérature ‘francophone’.

À cet égard, dans les théories de sociologie littéraire et notamment dans les théories du champ il existe aussi des points aveugles spécifiques à propos des inégalités racialisés. Bien que focalisée sur la domination, la théorie bourdieusienne du champ littéraire s’est avérée inappropriée à décrire l’impact de la racialisation dans l’espace littéraire de par ses catégories d’analyse. En effet, le modèle théorique du champ littéraire contribue davantage à rendre invisible la racialisation qu’il ne propose d’outils adéquats d’analyse. Marquée par la tradition marxiste de la sociologie, la compréhension du pouvoir et de la domination de Bourdieu n’admet comme seule catégorie de domination pertinente celle de la classe sociale. Bourdieu – comme aussi Casanova – héritent ainsi des structures épistémiques universalistes qui tendent à donner forme dans leurs modèles théoriques à un savoir littéraire préconfigurant et confortant les prémisses de l’universalisme ‘aveugle à la couleur’ au lieu d’en interroger les failles.

Faisant ainsi de ces modèles théoriques mon objet de réflexion je les soumets à une révision critique informée par les théories postcoloniales et intersectionnelles des rapports de domination en discutant non seulement la logique différentialiste selon laquelle les pratiques discursives prétendument universalistes des études littéraires peuvent fonctionner mais aussi la façon dont les théories du champ littéraire échouent à mettre en évidence les enjeux de domination racialisées à l’œuvre dans les processus de production de valeur littéraire.

L’auteure :

Sarah BURNAUTZKI est docteure en anthropologie sociale et en littérature française. Assistante d’enseignement et de recherche à l’université de Mannheim (Allemagne), elle enseigne la littérature française, francophone et hispanophone. Parmi ses domaines de recherche comptent les littératures francophones africaines et des diasporas, les théories du champ littéraire, les théories postcoloniales, la critique littéraire féministe et les théories des genres. Elle est l’auteure du livre Les frontières racialisées de la littérature française. Contrôle au faciès et stratégies de passage (à paraître chez Honoré Champion).